Pendant le siècle dernier, la technologie de Hollerith (via IBM et sa filiale allemande Dehomag) a fourni un outil de recensement et de gestion exploité par l’État nazi ; elle a contribué à l’efficacité administrative de la persécution, mais elle n’est ni l’origine de l’idéologie nazie ni, à elle seule, la cause technique de l’Holocauste.
Que se passerait-il aujourd’hui si les nazis ou d’autres systèmes fascistes, totalitaires et concentrationnaires utilisaient ces machines pour des recensements et des fichiers administratifs ?
Aujourd’hui, l’équivalent des machines Hollerith serait un ensemble de bases de données reliées : état civil, recensement, fichiers fiscaux et médicaux, téléphonie, réseaux sociaux, vidéosurveillance, biométrie et géolocalisation.
Dans un régime totalitaire, cela pourrait permettre :
- d’identifier rapidement une minorité ethnique, religieuse ou politique ;
- de repérer les opposants, journalistes, militants et leurs relations ;
- de croiser les adresses, déplacements, emplois, communications et antécédents ;
- de bloquer l’accès au travail, aux soins, aux comptes bancaires ou aux transports ;
- d’organiser des arrestations, déportations, internements ou travaux forcés ;
- de créer des listes de personnes « suspectes » grâce au profilage automatisé.
La différence avec les années 1930 serait surtout l’échelle et la vitesse : les systèmes numériques peuvent fusionner des données provenant de sources très différentes, surveiller en temps réel et produire des profils prédictifs. L’ONU avertit que le stockage massif et le croisement automatisé des données rendent la surveillance beaucoup plus puissante qu’auparavant. [ONU]
Mais il faut éviter une simplification : les données ne « causent » pas à elles seules un génocide. Il faut aussi une idéologie de désignation de l’ennemi, une police, une administration obéissante, la suppression des contre-pouvoirs, la propagande et l’usage de la violence. La technologie rendrait la persécution plus rapide et plus coordonnée ; elle ne remplacerait pas ces éléments politiques.
Dans une démocratie, les protections essentielles sont donc :
- ne recueillir que les données nécessaires ;
- interdire leur réutilisation à d’autres fins ;
- séparer les fichiers statistiques des fichiers nominatifs ;
- limiter fortement les données ethniques, religieuses ou politiques ;
- imposer chiffrement, traçabilité des accès, durée de conservation limitée et droit de correction ;
- soumettre la police et les services de renseignement à des juges et à des autorités indépendantes.
Ces principes existent notamment dans le RGPD européen, qui impose la limitation des finalités, la minimisation et la confidentialité des données. [EUR-Lex] Toutefois, si un régime autoritaire capture la justice, les médias et les autorités de contrôle, les garanties juridiques peuvent devenir très fragiles. Le véritable rempart n’est donc pas seulement la technologie : c’est la pluralité des pouvoirs et la possibilité réelle de résister à l’État.